Sprint au Turkménistan

Yazd, 11 mai 2017

Pour les voyageurs qui suivent les routes de la Soie, une des contraintes majeure est celle dictée par les régimes de visas en vigueur dans les différents pays. Parfois simples pour le Kirghizistan, plutôt aisés mais long à obtenir pour l’Iran, pénibles et rapides – Ouzbékistan – ; et puis vous en avez un à part : le Turkménistan. Manifestement la nouvelle de la chute du mur de Berlin n’a pas encore traversé la Caspienne et les dirigeants entendent toujours réglementer sévèrement les entrées & sorties du territoire.
La demande de visa est fastidieuse, les formulaires en Turkmen, les personnels du consulat peu accommodants, et tout doit être rempli parfaitement faute de quoi vous êtes bons pour recommencer !
Mais le plus étonnant réside dans la délivrance ou non des dits visas. Sans que personne n’ai jamais réussi à comprendre comment, vous pouvez voir votre demande rejetée alors que celle de votre voisin / femme / mari / ami / co-voyageur est elle acceptée, sans distinction de nationalité. L’avantage de voyager seul est que vous ne risquez pas de vous retrouver devant ce dilemme !
Du coup, vous postulez pour un visa, et après une, deux, voire trois semaines, le consulat vous répond par l’affirmative ou la négative. Autant vous dire que cela peut vous handicaper sérieusement si vous ne l’obtenez pas, comme ce cher Pierre-Adrien qui vient de relier Bangkok à Rennes à vélo.
Heureux ai-je été donc de l’obtenir, lorsqu’après 2h d’attente dans le froid à Tashkent, sans aucune nouvelle du consulat à Bichkek où j’avais déposé ma demande, l’officier en charge m’appelle et une fois à l’intérieur, me dit que ma demande a été acceptée ! Cela m’évite un détour de 1500km pour arriver en Iran, plutôt pratique.

Le Turkmenistan est donc un des pays les plus fermés du monde, et dont la population ne peut toucher les dividendes des immenses richesses gazières et pétrolières du sous-sol. Oh si, le pétrole n’y est pas cher, mais c’est tout. Ah non c’est un peu court en effet.
Le Président Niazov, dirigeant le pays depuis l’époque soviétique, y a fait construire une capitale hallucinante, en marbre, vide, et où selon les dires de voyageurs ayant pu y passer, les trottoirs et lampadaires brillent de mille feux… Mégalomanie typique, et qui continue encore aujourd’hui. Classé antépénultième par Reporters sans Frontière en termes de liberté (il n’y a que l’Erythrée puis la Corée du Nord ensuite), c’est un pays fort sympathique que je m’apprête à visiter ! Au moins je pourrais me dire avoir visité un pays communiste alors que ce même régime est déjà tombé, une expérience pas banale.
Enfin visiter, non. Je suis en transit, surtout pas en touriste !
5 jours, 500km sur des routes en mauvais état, 2 frontières à franchir, un désert à traverser, des lignes droites à perte de vue… Cela n’a rien de bien accueillant mais cela fait partie du voyage.
Je campe donc la veille du début de validité de mon visa – car les dates sont bien sûr spécifiées, on ne va pas laisser rentrer un étranger sans connaître son itinéraire et ses dates de venues – à quelques km de la frontière pour la franchir de bon matin, et ainsi rentabiliser au maximum les 5 jours dont je dispose.
Les fonctionnaires côté Ouzbèks font leur travail, sans zèle particulier hormis pour les médicaments. Il semble que cela soit leur grand truc, regarder tous les médicaments des voyageurs uns par uns ! Le souci c’est que j’ai bien la moitié de ma trousse à pharmacie dont je ne sais pas du tout à quoi servent les cachets et autres pilules multicolores… Il y a des notices pour ça, mais quand vous n’en avez pas besoin tous les jours, on oublie vite. Du coup je dis, alternativement que cela sert pour la tête ou le ventre, selon le nom du médicament en fonction de ce que cela m’inspire ! Ça n’est pas demain que je deviendrai médecin, c’est sûr !
En revanche, je n’ai pas fait plus de 100m dans le no man’s land qu’un militaire Turkmen demande mon passeport. Un second dans une guérite 10m plus loin aussi. 300m après, un nouveau militaire. A l’entrée du bâtiment en lui-même, nouveau contrôle avec un papier à remplir, intégralement en Turkmen. Heureusement qu’un local m’aide à le remplir ! Contrôle des bagages, scanner intégral, pendant que mon passeport passe de mains en mains et est tamponné. Vérification à un bureau, puis avant de m’ouvrir une porte, un militaire le vérifie à nouveau. C’en devient dément ! Je peux enfin prendre la route mais moins d’un km après le poste frontière, nouveau contrôle ! Si je ne suis pas en règle après tout cela, il faudra bien revoir les process mis en place 

Le vent souffle et les jambes sont un peu lourdes, le compteur bloqué sous les 20 km/h malgré une débauche d’énergie folle. Le mauvais état de la route la rend abrasive et chaque coup de pédale est un effort important. Arrivé à Turkmenabad, je peux changer un peu d’argent en Manat, la monnaie locale. Comme en Ouzbékistan, le taux du marché noir est deux fois plus intéressant que celui officiel… La traversée commence vraiment, 300km jusqu’à Mary et quasiment rien entre les deux. Quelques rares villages pour ravitailler en eau et en nourriture tous les 40 à 60 km.
Étonnamment le désert est assez vert, lors des quelques montées toutes relatives, on peut apercevoir le paysage qui laisse apparaître des couleurs vertes et ocre, mélange de sable et de plantes, à perte de vue. Cette monotonie, sur une route intégralement droite, n’est pas l’idéal pour se motiver ! Bien sûr l’idée de remplir le challenge lancé par le gouvernement Turkmen est une motivation, mais à la minute où vous pédalez, vous trouvez plus que l’idée de rentrer à vélo est une sacrée mauvaise idée !
Bivouac près d’un relais routier, le vent souffle toute la nuit mais je dors du sommeil du juste, exténué par la première journée. Une belle étape, mais il en reste encore 4.
Second jour, le vent souffle encore plus fort. 60km/h annonce un anémomètre. Je comprends mieux pourquoi la vitesse est si faible ! Je me bats avec mon vélo, les kilomètres sont un combat contre le vent, c’est physique ! Pause déjeuner où je suis une star, tous les Turkmens veulent se prendre en photo avec moi, y compris un grand-père en tenue traditionnelle.
Je repars dans le vent après une sieste, il faut bien avancer pour tenir le timing, mais après une vingtaine de km, je dois m’abriter dans un café car le vent a forci. Le seul bâtiment depuis le déjeuner, qui tombe à pic. Mohad me sert un thé, alors que je pioche dans mes réserves de produits français apporté par Guillaume en Ouzbékistan, ce remontant fait du bien. Voulant repartir, cela m’est impossible. Une véritable tempête de sable s’est levée, je peux à peine avancer ! Le sable gifle les jambes, les bras, le visage et emporte tout ce qui traîne sur son passage. Prenant mon mal en patience, la tempête ne faiblit pas et je me résous à faire du stop sur quelques dizaines de km afin de ne pas perdre trop de temps. Après quelques essais infructueux (seulement des camions ne pouvant embarquer le vélo), un pick-up m’emmène jusqu’à Mary. Dépassant Baraymali, malgré mes explications comme quoi cela suffisait, mon chauffeur tient à m’emmener jusqu’à Mary, car selon lui je ne pourrai jamais être sorti du pays à temps ! Il ne sait pas à qui il a affaire 
Bon an mal en, j’accepte ce lift et me fais déposer à Mary, où je passe la nuit. C’est un coup de la providence certainement car le lendemain, j’ai donc le temps de m’arrêter à l’église Orthodoxe de la Sainte Intercession.
Ici, une belle rencontre que je vais faire, avec les paroissiens. Plus précisément avec Grégorïsky et Olivitch, qui semblent tenir le rôle de Sacristain. Ne parlant que quelques mots de Russe, la communication est difficile, mais j’arrive à leur faire comprendre le but de mon voyage. Grégorïsky me demande si je vais écrire un article pour Le Figaro ou Paris Match ! Je suis estomaqué de voir qu’ils connaissent nos journaux, et serai très honoré d’avoir à piger pour ces prestigieux titres. Nous verrons bien.
La communauté chrétienne ici est rattachée au Patriarcat de Moscou, et existe depuis les années 30. Aujourd’hui réduite à peau de chagrins, les Russes (ils s’estiment Russes et non Turkmen) restent très fiers de leur Foi et de leur attachement à la Chrétienté. C’est pour eux un honneur de pouvoir défendre le Christianisme et plus précisément l’Orthodoxie, sur ces terres à 95% musulmanes. Il n’abdiqueront jamais, étant prêt à mourir pour leur Foi me dit Olivitch. Sacré courage et confiance dans le Christ.

Après avoir prié ensemble, et pris quelques photos, je dois me remettre en selle vers Serakhs et la frontière Iranienne. Encore bien 250km à rouler avant d’y arriver, en 2 grosses journées, c’est bon mais il ne faut pas traîner.
Rien de bien intéressant à vous raconter, tant la route est monotone. Il faut s’y faire, et les lignes droites sans rien sont mes compagnes de route pour 2 jours.
Le dernier jour, tentant un petit coup de poker en suivant les indications d’un camionneur me disant de passer par une route plutôt que de suivre celle sur ma carte, je m’engage doucement sur le chemin à moitié asphalté. Heureusement qu’après quelques km c’est un chemin tout à fait praticable que je retrouve. Ces 14km m’en auront économisé 40, une bien bonne nouvelle !
Le vent étant enfin tombé, je peux aligner les kilomètres à près de 25km/h, avec en ligne de mire tout au bout de cette ligne droite de 60km, la frontière Iranienne. Mission accomplie et en fin d’après-midi je peux quitter le Turkménistan. Les douaniers sont encore une fois très pointilleux et le fait d’être seul à passer la frontière à ce moment n’arrange rien. Heureusement rien à déclarer, mon saucisson n’est pas confisqué, je peux quitter ce pays fermé sur lui-même serein. Les lignes de barbelés, les miradors et les nombreuses sentinelles ne donnent de toute façon pas super envie de s’y attarder, encore moins d’y rentrer de force !
Maintenant place à l’Iran, une autre aventure…

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