Pédaler dans le froid et la famine – la fin de la Chine

Urumqï, un matin de janvier.
Il est temps de partir vers le Kazakhstan, continuer vers l’Ouest et les steppes immenses peuplées de chevaux sauvages.
Après 3 jours chez Paul – chrétien d’ici – je reprends mon vélo et vais affronter le froid polaire ainsi que le désert. Mis à part quelques bourgades, la route ne comporte pas d’abris possibles jusqu’à Khorgos et la frontière Kazakh.
Il fait -6°C, il neige, et le jour est loin d’être levé !

Je quitte Urumqï sans regrets, cette ville n’a franchement pas d’intérêt et la grisaille quasi permanente depuis mon arrivée n’améliore pas les choses ! Heureusement que j’y ai fait une très belle rencontre avec mon hôte, heureux de pouvoir aider un frère en l’hébergeant.
Afin de résister aux températures qui m’attendent, j’ai dû réaliser quelques achats supplémentaires :
– Duvet -25°C
– 2nd duvet léger
– Tapis de sol
– Moufles de montagne
– Chaussettes en mérinos
– Chocolat

La route n’est pas très intéressante car seule l’autoroute est déneigée. Le trafic est modéré, puis après 3 jours deviendra très faible. La police elle en revanche, est bien présente. Les check-point tous les 20km deviennent pénibles car je suis un sorte d’extraterrestre à voyager à cette période à vélo. Déjà qu’un cycliste ça n’est pas si courant, mais alors en plein hiver… Il faut systématiquement attendre le bon vouloir du policier, jusqu’à ce qu’il donne son feu vert pour me laisser continuer. Contraintes usantes car je ne peux pas me permettre de perdre trop de temps à chaque fois, puisque les heures pour pédaler sont limitées chaque jour par la nuit.
Et puis leur manie de systématiquement vouloir me faire patienter au chaud, me servir du thé même lorsque je n’en ai aucune envie… C’est très gentil mais fatigant lorsque vous n’avez pas du tout envie de vous arrêter ! Sur le vélo je n’ai pas du tout froid malgré les températures fraiches (-15, -20°C dans la journée), c’est lorsque je m’arrête que tout se complique.

Il y a 3 grands challenges lorsque vous pédaler par ces températures au Xinjiang :
1. Conserver une température corporelle suffisante. Bien équipé, cela ne pose pas de problème.
2. L’eau gèle en moins d’une demie-heure. Du coup à part l’eau contenue dans mon thermos, je ne peux pas boire puisqu’il faut faire fondre de la neige. Économie donc de l’eau, et pauses hydratantes aux endroits où je trouve de l’eau chaude, c’est à dire dans les stations service
3. L’autoroute est un corridor dont vous ne pouvez sortir. Les glissières de sécurité couplées aux barbelés m’en empêche. La seule possibilité consiste à sortir aux endroits prévus pour les voitures. Contrainte importante si vous souhaitez camper puisqu’il faut l’anticiper, les sorties n’existant que tous les 50 km environ.

Je vais rajouter une petite contrainte, car ça n’est pas assez : vous ne pouvez pas acheter d’essence pour votre réchaud ! Seules les voitures sont autorisées !
Sauf que ça n’est pas vraiment envisageable pour moi.
Pas d’essence => Pas d’énergie => Pas de source de chaleur => Pas de neige transformée en eau => Pas de dîner => Pas d’eau à boire => Faim => Abandon => retour à la maison plus tôt que prévu => Pas de rencontres avec les chrétiens d’Asie centrale.
Heureusement j’ai réussi à négocier une autorisation avec le commissaire d’un village, pour refaire le plein. Néanmoins cela vous stresse car il faut être super économe en essence pour ne pas se retrouver en panne sèche !

Avec toutes ces contraintes vous devez vous dire que je n’ai pas dû beaucoup m’amuser, et pourtant j’ai trouvé cette semaine assez sympathique malgré tout.
Camper dans la neige, en mode quelque peu « survie » est vraiment plaisant et amusant. Cette idée d’aller près de ses limites qu’on imagine, et voir qu’en fin de compte elles sont beaucoup plus lointaines. Tant que la tête tient, le corps suit dans ces conditions.
Le moment difficile est au réveil, mais une fois en piste ce sont de bons moments que l’on passe. Et puis lorsque le soleil pointe son nez, alors là vous avez trop chaud et il faut même enlever une épaisseur !

A 2 reprises la police m’a obligé à dormir dans un hôtel, m’interdisant pour ma « sécurité » de dormir dehors. Comme en Chine les étrangers ne peuvent aller dans n’importe quel hôtel, cela m’a coûté cher ! Cette bureaucratie est usante pour le voyageur à vélo car c’est à l’opposé de ce que l’on souhaite : aller là où l’on veut.
Qui plus est, les locaux sont terrorisés à l’idée de vous accueillir chez vous, d’avoir des problèmes avec la police, etc…

Foncièrement une journée type ressemblait à cela :

17h il est temps de s’arrêter et trouver un espace pour planter ma tente.
18h au plus tard : Avoir trouvé un endroit où planter ma tente.
18h20 : tente montée. Cela prend beaucoup de temps car le froid empêche d’être habile de ses mains !
18h25 : je commence à faire fondre de la neige pour obtenir de l’eau
18h45 : Dîner.
Nouilles lyophilisées dans lesquelles je rajoutais du fromage, de la charcuterie afin de compenser la consommation de calories de la journée. Des fruits secs et du chocolat complétait le menu.
19h05 : préparation pour se mettre dans le sac de couchage
19h15 : Prêt à dormir au chaud.
19h30 : Écriture du journal de bord écrit, je me couche.
8h15 : Le réveil sonne – il fait froid pour sortir !
8h30 : je sors de mon duvet & m’habille puis PDDM dans la tente.
Le thermos d’eau chaude préparé la veille au soir est encore tiède, je me sers de l’eau chaude et mange un porridge mélangé avec un yahourt
9h : Sortir de la tente – douloureux ! Pliage des affaires, en alternants avec / sans les gants.
La tente est vraiment douloureuse à plier car doit se faire sans les gants et les sardines gelées veulent rester dans le sol.
Le voile de tente est glacé, pas le meilleur moment !
Pareil, le duvet est humide / froid et les mains ont du mal.
10h : tout est empaqueté, je commence à charger le vélo.
10h20 : Départ jusqu’à la première station essence où je m’arrête pour déjeuner. Le menu est à peu près le même, nouilles lyophilisées ainsi que des matières grasses 🙂

Routine indispensable pour passer les températures fraîches mais qui est aussi un bon moment. Le matin le mercure flirtait avec le -25°C, et a même franchi la barre des -30°C une fois ! La route du Xinjiang n’est pas la plus agréable et j’étais heureux de quitter la Chine, après avoir patienté 3 jours le temps que la frontière ouvre à nouveau, vacances nationales oblige.

Un soir, après 2 jours depuis Urumqi, j’arrive au moment de m’arrêter dans un village. Je demande l’hospitalité et finis par trouver un petit hôtel où je suis le seul client. Les propriétaires sont très gentils et m’invitent à dîner car c’est le soir du nouvel an chinois. Les plats sont multiples et mes hôtes veulent que je mange pour reprendre des forces mais je n’en peux plus, tant ils me servent avec entrain ! Nous passons une très bonne soirée, où je peux me faire comprendre car plusieurs parlent un petit peu anglais. A minuit c’est l’explosion dans toute la ville. Des dizaines de milliers de pétards retentissent pour fêter la nouvelle année, celle du Coq. Les feux d’artifice également, chacun le tire depuis le pas de sa porte… Quand à moi je file me coucher, il est bien trop tard !
Le lendemain matin mauvaise surprise je m’aperçois que le disque de frein arrière frotte contre l’étrier. Ne parvenant pas à régler le problème, je le supprime en enlevant le frein. La route est plate, je n’en aurai pas vraiment besoin.

L’autre belle rencontre de ces quelques centaines de km est celle avec des bergers. Un soir, je commence à chercher un endroit pour m’arrêter lorsque je vois une bergerie. Demandant à tout hasard si c’est possible de dormir chez eux – je pensais dans la paille ou dans un coin – la bergère me réponds avec un grand oui, et me fais rentrer dans la pièce qui jouxte la bergerie. C’est à la fois le salon – salle à manger – cuisine – chambre. Il y fait vraiment chaud, trop à mon goût !
Me servant rapidement à manger, c’est en fait un simple en-cas, puisque mes hôtes du soir sont à l’heure Kazakh, 2h plus tard que moi. Je tombe de sommeil mais finalement dîner à nouveau d’un excellent plat local : des pâtes faites maison devant moi avec de la viande de boeuf. Vous pouvez difficilement faire plus proche du producteur pour cela 🙂
Les bergers sont tout heureux de m’avoir pour dîner & la nuit, je pense autant que moi voire plus !
Après une bonne nuit, je repars avec entrain, chargé par le pain et la viande qu’ils me donnent pour la route, quelle générosité pour l’inconnu que je suis !

3 réactions au sujet de « Pédaler dans le froid et la famine – la fin de la Chine »

  1. Beatrice Abbo Réponse

    Chapeau Paul, ton périple est de plus en plus bluffant! Merci de nous le partager ainsi.

    • pbablot Auteur ArticleRéponse

      Merci Margay !
      Oh tout de même, je n’atteins pas la cheville de GDL.

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