L’Iran, suite !

Depuis Beyrouth – Liban

Reprenons la direction d’Ispahan, où je vous ai laissé aux portes de cette ville à l’histoire tri-millénaire et à l’atmosphère moderne teintée d’histoire. Débarquant de 2 journées dans le désert, l’arrivée dans une agglomération par une route toute droite sur 50km tranche avec la tranquillité des jours précédents. Je file dare dare vers le quartier de la nouvelle Jolfa, nommé ainsi car c’était il y a 500 ans un faubourg hors des murs de la ville Saffavide et construite ex nilho par les Arméniens déportés par Abbas 1er. Ce dernier avait mené une grande campagne militaire vers le nord et l’Empire Ottoman, allant jusqu’à prendre Erevan mais devant se retirer devant la puissance de son adversaire. Il appliquât la technique de la terre brûlée, incendiant villes et campagnes, et déportant près de 400 000 Arméniens vers Ispahan, Hamadan, Shiraz et les campagnes. En pleine construction de cette capitale qu’était Ispahan, le Shah Abbas II incitât les artisans Arméniens à s’y installer pour travailler à la réalisation des palais et autres mosquées, ainsi qu’au commerce permettant ainsi d’enrichir la nouvelle cité. Ainsi naquit la nouvelle Jolfa, peuplée d’environ 75 000 personnes pour éviter les incidents avec les familles musulmans qui ne pouvaient supporter la présence de chrétiens au milieu de la ville, les exilant à l’extérieur des remparts.
Ainsi, des églises furent édifiées ici et là, afin de répondre au besoin indispensable de prier et de se retrouver en communauté. La Cathédrale du Sauveur, achevée en 1665, en est le plus beau symbole. Architecture typiquement arménienne que je retrouverai quelques milliers de km après, avec son dôme imposant et ses fresques peintes à l’intérieur, retraçant les scènes de la Bible et la vie de Saint Grégoire l’Illuminateur.
Depuis la rue, les croix dépassent de hauts murs, mais hormis cette dernière, l’église Sainte Marie et une troisième dont j’ai oublié le nom, il n’est pas possible de les visiter. C’est interdit par la loi, seules ces 3 sont ouvertes au public, les autres sont réservées aux Iraniens descendants d’Arméniens pour y prier. A mon grand désespoir, il est compliqué de discuter avec les personnes tenant les lieux. Je touche pour la première fois du doigt la difficulté pour ces chrétiens de vivre leur Foi. Iraniens, ils sont tout juste tolérés plus qu’acceptés.

Après une rapide discussion à l’entrée de la Cathédrale et une tentative de négociation du prix du ticket d’entrée qui échouera, je puis visiter cet ensemble avec une plaque en face de l’entrée qui sonne comme un avertissement à ne jamais oublier. Celui du génocide Arménien, et des personnes ayant aidé parfois en le payant de leur vie, des arméniens. On y trouve un consul Iranien, un américain, un italien, deux français, un allemand notamment. Cette purge réalisée par la Turquie à l’aube du XX° siècle reste le plus grand point de discorde entre Arméniens et Turques, qui ne veulent en aucun cas en entendre parler.

Après cette visite, je reprends mon vélo et me dirige à quelques km au nord chez Mohammed, chez qui je logerai pour quelques jours. Il n’est pas là, et c’est Julien qui arrive quelques temps après. Français parti de Strasbourg il y a un an à vélo, nous logeons chez la même personne pour quelques jours. Je ne suis pas au bout de mes surprises car après l’arrivée de Mohamed, un Espagnol débarque à son tour, il loge ici depuis quelques jours. Ignacio rentre chez lui après avoir travaillé plusieurs années comme architecte à Singapour. Voyageant depuis autant de temps que moi environ, nous avons franchi les mêmes cols à 4500m d’altitude au Tibet ! Ambiance fort sympathique dans le petit appartement de Mohammed, surtout que les 3 belges rencontrés à Yazd 4 jours avant arrivent à leur tour !! Victor, Samuel et Arnaud ; rajoutez à cela les 3 cités précédemment et votre serviteur, nous sommes 7 cyclistes dans un appartement à peine plus grand que celui d’un étudiant à Paris !
Discussions jusqu’à pas d’heures forcément, sur nos routes, les galères, les options tactiques prises… Le lendemain c’est brunch Iranien pantagruélique préparé par ce cher Mohammed, dont nous ne comprendrons pas trop le rythme de travail assez aléatoire.

Je flâne dans Ispahan, me promène à vélo, puis retrouvant mes compères nous jouons à l’ultimate sur la place de l’Imam, LA grande place d’Ispahan. Voulant faire enfin réparer ce porte-bagages avant cassé depuis l’Ouzbékistan, je me mets à la recherche d’un soudeur d’aluminium. On m’emmène de fil en aiguille jusqu’à une boutique anonyme, qui soude l’aluminium. Voyant mon t-shirt « SOS Chrétiens d’Orient » le patron me demande si je suis chrétien, car lui l’est. Voyant ma réponse affirmative il m’entraine à l’arrière et me sers leur alcool local avec de larges tranches de fromage frais, un apéro bien sympathique. Pendant ce temps là mon porte-bagage se refait une beauté, paré à reprendre la route. L’heure tourne et je dois quitter mes nouveaux amis, qui me donnent rendez-vous le lendemain pour remettre ça. Pourquoi pas !

Direction la maison, où nous dînons puis il est temps de sortir à nouveau. Des amis de Mohammed croisés la veille nous ont invité pour la soirée. Voulant y aller à vélo, quoi de plus normal pour des cyclistes, notre hôte nous incite à prendre un taxi car c’est « un peu loin ». Effectivement, presque 10 km parcourus sur l’autoroute plus loin nous arrivons à destination, enfin d’une façon approximative. Partie d’ultimate surréaliste au milieu de la rue, pendant que la 2nde voiture arrive, c’est cela l’Iran !
La soirée est fort sympathique, l’Arak coule à flots, et la musique y est bien présente. Nos nouveaux amis sont des musiciens accomplis et Victor n’est pas mauvais non plus. Tous les grands titres du rock y passent, un peu plus et on se croirait à Glastonbury !

Ispahan c’est le 3° jour que je vais réellement la découvrir. Je prends mon temps dans les ruelles du bazar, découvrant ici et là un jardin magnifique et calme au milieu de cette agitation, un marchant de tapis heureux de parler anglais et oubliant presque de vendre ses tapis… Dans l’après-midi je tombe par hasard sur Edouard et Mathilde, un couple de motards d’Albertville qui vont jusqu’au Japon. Très sympas, le courant passe bien et nous nous donnons rendez-vous pour le dîner ce soir. Je suis un peu jaloux de leurs bécanes, une BMW GS 650 et une magnifique Yamaha Tenere XT660Z. Bien plus efficaces dans les côtes que mes mollets.
Nous passons une bonne soirée à discuter de nos itinéraires, du quotidien à vélo ou moto, échangeons les bons plans sur les pays à venir, etc… Edouard me vend déjà sa moto pour mon retour !

Le lendemain il est temps de quitter cette ville et filer vers le nord, Téhéran m’attend. La sortie d’Ispahan, grande ville urbanisée sur des kilomètres est très pénible, et après 50km je retrouve enfin la nature, ses champs et paysages agricoles plus agréables au cycliste que les autoroutes et multiples camions. Une invitation quelque peu foireuse de la part d’un Iranien, qui insiste pour m’emmener chez lui, mais finalement c’est à la mosquée du village que j’atterris. L’Imam arrive quelques temps plus tard et me dit qu’à cause du Ramadan je ne peux pas y dormir. On m’emmène dans un sorte d’hôtel miteux mais je prends congé de mes hôtes un peu trop envahissant pour aller planter ma tente quelques kilomètres plus loin un peu énervé de cette manie de t’inviter sans en avoir envie. Un orage tourne autour de moi toute la nuit pour au final m’épargner. Une journée ponctuée par un beau col à passer, avec un passage à 20% au moins, avant de redescendre jusqu’à la fournaise de Kashan. Plus je dégringole vers ce plateau, plus la température augmente. Cette ville, plongée dans la torpeur de ce mois de mai, est comme morte. Pas âme qui vive, rues désertes, passants tournant furtivement au coin de la rue. Cherchant un lieu où passer la nuit, je rencontre dans une guesthouse Rémi, Suisse, qui me recommande d’aller au Kurdistan Iranien si j’en ai la possibilité. Je garde cela en tête puis me dirige vers la maison de Maya, hôte Warmshower qui m’hébergera ce soir.
Le lendemain c’est en stop que je gagnerai Téhéran, grande métropole polluée, encombrée d’un bout à l’autre et au tumulte perpétuel.

Après un coup de métro, un bus, à nouveau un métro puis de la marche à pied, j’arrive chez Aurélie & Didier, amis d’amis de ma Paroisse Parisienne, chez qui je logerai durant cette semaine à Téhéran.
Accueil joyeux et chaleureux de leur part ainsi que des 4 enfants, cela fait du bien de retrouver une vie familiale quelque peu oubliée depuis 1 an et demie. Le lendemain est dimanche et je vais avoir la joie de pouvoir avoir une Messe, qui plus est en Français ! Il y a une petite communauté catholique francophone ici à Téhéran, desservie par le P. Jack, par ailleurs administrateur apostolique du diocèse Latin. C’est chez les sœurs de Saint Vincent de Paul que nous nous réunissons dans l’après-midi, le vendredi et le dimanche. Belle Messe, avec des chrétiens de plusieurs nationalités, mais aucun Iranien. Il leur est officiellement interdit de se rendre dans une église au risque de se faire emprisonner. Seuls les iraniens membres historiquement des différentes Eglises peuvent pratiquer une Foi chrétienne dans leurs églises, sans aucun prosélytisme évidemment.

Une messe en français, plus de 8 mois que cela ne m’était pas arrivé, mi-septembre à Bangkok à La Chapelle de la Nativité. Et bien cela n’a pas changé, il est beaucoup plus facile de suivre dans sa langue maternelle qu’en russe, tibétain, chinois ou polonais !
L’assemblée n’est pas nombreuse , une grosse vingtaine de personnes dont 4 religieuses, des filles de de la Charité de Saint Vincent de Paul.

J’entame ensuite dans la semaine un marathon de rencontres avec des membres des différentes Eglises, m’offrant ainsi une vision très différente de l’Eglise d’Iran.
Le dynamisme et l’optimisme du nonce Apostolique Monseigneur Boccardi, m’offrant la toute récente traduction du Catéchisme de l’Eglise Catholique réalisée en collaboration avec le Vatican par l’université des religions de Qom ; contraste avec la vision plus proche du terrain du Père Jack, témoin des difficultés du quotidien rencontrées pour chaque activité paroissiale. La découverte des Eglises d’Orient, ainsi décrit dans un précédent article est aussi une grande joie pour moi.
Puis après un intermède d’une semaine où 2 amis seront venus me rendre visite pour arpenter ces chemins de la route de la soie, mais là en bus ou voiture, surfer sur les dunes, acheter un tapis volant ; je reprends le vélo.

Direction Hamadan et le Kurdistan Iranien. Région fantastique, avec ses vallées aux flancs abruptes et les villages accrochés en terrasse, seul touriste au milieu de ces Kurdes très différents des Iraniens. Ici les pantalons sont larges, les turbans coiffent les têtes des hommes et la lumière blanche intense sublime ces montagnes brutes. Ces paysages variés sont fascinants. Un col peut avoir une face aride puis de l’autre côté des champs aménagés le long d’une rivière, des terrasses pour cultiver des céréales, des arbres. L’Iran n’a pas fini de me surprendre !
Une belle rencontre surprise en arrivant à Urmia. Peu après la barre non négligeable et importante des 10 000 km roulés, je trouve l’église Assyro-Chaldéenne d’Urmia. Il y a également une église Arménienne Apostolique de l’autre côté de la rue où je déjeune, fort aimablement accueilli où en cette période de ramadan il n’est pas évident de trouver un endroit pour se sustenter. Mes hôtes m’emmènent ensuite à l’évêché voisin où l’on me présente le Père Jean-Louis. 78 ans, dont 50 de mission en Iran ! Membre de la communauté des frères de Charles de Foucauld, il est arrivé au Liban pour 2 années de coopération mais le supérieur demanda 2 volontaires pour l’Iran. Pas spécialement doué pour les langues selon ses dires, il fût quand même sélectionné, appris le Farsi, le Syriaque sur le tas et commença un travail missionnaire dans les montagnes de la région d’Urmia. A l’issue de ces 2 années retour en France pour achever sa formation, être ordonné, avant de repartir pour quelques années de service : 48 à ce jour.
Si l’on m’avait dit que je rencontrerai un missionnaire français, breton de Brest au Kurdistan Iranien, je ne l’aurai pas cru !
La suite de la route jusqu’en Arménie se déroule sans trop d’histoires, de grands plateaux assez inintéressants, hormis le lac d’Urmia, sorte de mini mer d’Aral.

Mêmes causes, mêmes effets. Depuis 50 ans les paysans qui cultivent des terres aux alentours du lac sont passés vers une agriculture très intensive de légumes extrêmement consommateurs d’eau. Du coup le lac n’est plus assez alimenté en eau pour compenser l’évaporation immense et perd de la profondeur chaque année. La teneur en sel augmente, la vie meurt, et il ne reste plus rien. Cette concentration donne néanmoins de très beaux effets d’optique roses, rouges, verts et blancs, permettant des photos intéressantes. Heureusement depuis quelques années le problème a été pris en compte mais les changements de comportements sont très longs à mettre en place, d’autant plus quand l’ancien gouvernement annonçait que c’était un complot des américains qui ne faisait pas pleuvoir assez sur la région et ainsi asséchant le lac ! Non, c’est simplement une agriculture non adaptée à l’hydrographie du lieu qui pose problème. Mais l’écologie est malheureusement longue à arriver dans tous ces endroits du globe.
La verdoyante Arménie sera différente !

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