Les chrétiens au Kirghizistan, une histoire millénaire

Bichkek c’est ic que vous trouvez la Paroisse Saint Michel, une des 4 églises catholique du pays. Les autres sont à Jalal Abbad, Taras, et Och. Enfin église, le mot est généreux. Il s’agit d’une maison transformée en chapelle puis aménagée au fur et à mesure des années pour accueillir la communauté chrétienne qui croît doucement chaque année.

Arrivé par un vendredi pluvieux, je trouve le lendemain l’église St Michel et déchiffre le russe pour comprendre qu’une messe en anglais semble y avoir lieu demain – dimanche – à 9h30. 11h semble être l’autre horaire possible.
Dimanche 19 février, je me rends à vélo sous de violentes chûtes de neige jusqu’à l’église. La chaussée glissante m’a ralenti mais en poussant la porte nous en sommes encore au chant d’entrée, ouf.
Il s’agit bien d’une messe célébrée en anglais par le Père Janez Mihelcic, jésuite Allemand, présent au Kirghizistan depuis l’année 2000. Auparavant ce dernier a vécu au Japon durant 29 ans. Tout d’abord séminariste – il y est arrivé en 1969 – puis ordonné en 1975 avant de revenir en Europe en 1978 pour approfondir des études de théologie. Puis sans discontinuer jusqu’en 1997 le Père Mihelcic enseignera à l’université le Russe, majoritairement auprès des séminaristes nippons.
Revenons à Bichkek après cet intermède au pays du soleil levant, et zoomons sur cette communauté catholique.

Tout comme au Kazakhstan, les Allemands et Polonais déportés par Staline ont ressuscité une Foi chrétienne enfouie depuis le 13° siècle par Tamerlan. Dès le 3 ème siècle, les chrétiens Nestoriens ont sillonné la région, puis des Arméniens. Nous avons d’ailleurs des vestiges d’un monastère Arménien dans la région de Karakol, sur les bords du lac Issy Khul. Plus étonnant encore, des traces et quelques écrits parlent des reliques de St Matthieu – l’apôtre ayant vécu par la suite en Egypte – qui auraient été conservées par les Nestoriens dans cet ancien monastère. En 1218, alors que l’avancée de Tamerlan est inéluctable et conjuguée aux persécutions afférentes, ces derniers fuient vers l’actuel Kazakhstan à travers les montagnes du Tian Shan. Malheureusement pour eux le temps leur manque et ils sont obligés d’enfouir les reliques ainsi qu’un trésor dans une des vallées débouchant des montagnes vers le lac. Au milieu du XX° siècle, des vestiges concordant tout à fait avec les descriptions de ce trésor furent trouvées près de l’endroit présumé. Sous une dalle de pierre se trouvait une multitude d’objets antérieurs au XIII° siècle. Mais point de trace des reliques de St Matthieu…

Ces persécutions n’ont pas découragés les Papes et Souverains pour envoyer des missionnaires dans ces régions.
1244, le Pape Innocent IV envoie à la cour du grand Khan Jean de Plan Carpin, franciscain ; ainsi qu’Ascelin de Lombardie, Dominicain. La mission n’est pas un franc succès, le grand Khan Güyük n’envisage en aucune manière de se soumettre à l’autorité du Pape ou de quelque souverains Européens. Tout au plus il propose au Pape de le reconnaître comme son vassal, puisque le grand Khan est « le Khan océanique du grand peuple tout entier ».
Cependant, c’est le début de relations diplomatiques entre les 2 parties, qui va permettre de normaliser les relations et d’éviter de nombreux massacres par les Mongols des chrétiens. Le grand Khan laisse les communautés chrétiennes vivre leur Foi.
En 1249 le Frère André de Longjumeau – Dominicain – est envoyé par Saint Louis pour évangéliser les Mongols, seconde tentative. A cela un but plus politique et stratégique : lutter contre les sarrasins en Terre Sainte. Il s’agit de proposer une alliance militaire avec le grand Khan pour permettre de limiter l’avancée galopante de l’Islam et prendre en tenaille les sarrasins avec St Louis qui débarquerait en Egypte avant de remonter vers Constantinople ; et les Mongols qui descendraient des steppes à travers la Perse.
La mission échoue, malgré un accueil plutôt favorable. La veuve de Güyük & régente de l’empire ne propose à St Louis que de devenir vassal de l’empire Mongol, ce qu’il refuse évidemment.
1253, troisième tentative mais avec cette fois-ci une véritable insistance sur la conversion des mongols – occupant l’actuel Kirghizistan rappelons-le. Guillaume de Rubrouck – Franciscain – a longuement échangé avec Saint Louis à Chypre d’où il dirige la 7° croisade, ainsi que durant sa captivité en Terre Sainte. Le périple de Guillaume de Rubrouck, dont le récit est très documenté, est un succès avec l’acquiescement officiel de l’Empereur Mongku.
Cependant les communautés chrétiennes resteront toujours très isolées, et la chûte de l’empire Mongol sonnera la fin de ces dernières. Tamerlan et les musulmans les massacreront tous et jusqu’au XX° siècle il n’y aura plus de chrétiens dans cette partie du monde.

Les allemands et polonais déportés par Staline ont continué à pratiquer leur Foi, malgré l’absence de prêtres. Déjà des Orthodoxes – arrivés ici du temps de l’Empire Russe – avaient construit des églises, mais point de catholiques.
C’est à la fin des années 60 que les choses s’accélèrent, avec la possibilité de construire ou plutôt transformer une maison en un lieu où les catholiques ont la possibilité de se réunir plus ou moins officiellement. Fragile équilibre qui mettra beaucoup de temps à se résorber.
Après la chute de l’URSS, les responsables politiques ne se soucieront guère de ces sujets, jusqu’à ce que le Pape Saint Jean-Paul II visite le Kazakhstan en 2001. Le nonce apostolique pour le Kirghizistan y étant le même que celui du voisin, tout d’un coup les autorisations furent signées, permettant enfin – 700 ans après – que des catholiques pratiquent leur Foi librement.

Le Père Mihelcic, arrivé quelques temps avant, m’a témoigné de ce changement soudain : « Il n’y a pas eu de changement très violent, mais nous n’étions plus dans une situation d’insécurité à ne jamais trop savoir comment cela allait se passer dans les jours suivants ». Monseigneur Nikolaus Messmer, SJ, évêque du Kirghizistan et administrateur apostolique jusqu’à cet été et son décès brutal, a contribué à transformer les relations avec les autorités en relations plus normalisées et non de défiance que pouvait avoir l’appareil soviétique auparavant.

Retournons à la paroisse et à ses paroissiens. J’y ai croisé des familles tout comme vous pouvez en avoir en Europe, des jeunes qui viennent à la messe de leur côté, ainsi que des Philippins travaillant à Bichkek. C’est à leur initiative que la messe en anglais a démarré, avec le soutien du curé. Ce dernier est assisté d’un vicaire le Père Yvan et dont le frère est curé à Talas. Pour le Père Mihelcic, c’est une aide précieuse car à 75 ans, le poids des années commence à se faire, bien qu’il soit en pleine forme et se déplace régulièrement à vélo – tout comme moi !
Dans tout le pays vous avez donc 500 catholiques au maximum, dont 300 pratiquants réguliers. Isolement de chaque communauté heureusement bien desservie par 6 prêtres, tous Jésuites. Ajoutez 5 sœurs franciscaines, et vous obtenez l’intégralité du clergé de ce pays d’Asie centrale. Les ouvriers sont peu nombreux et la moisson importante. Mais qu’importe pour ces serviteurs, qui s’occupent déjà de leurs ouailles avec beaucoup d’entrain ! Catéchisme pour les enfants, préparation aux différents sacrements, visites dans les villages… Le travail ne manque pas loin de là.
C’est une vingtaine de baptêmes chaque année qui sont célébrés, essentiellement d’enfants mais également de quelques catéchumènes. La difficulté étant que la société clanique Kirghize rend délicat la conversion qui risque de séparer les factions familiales. Or les catholiques sont en dehors de ces logiques car parlent à tout le monde. L’apostolat est donc difficile mais cela n’entame pas l’enthousiasme du Père.

A l’église Saint Michel j’ai rencontré Alexandr, Kirghize francophone et francophile, travaillant dans le milieu du tourisme. Élevé dans une famille Orthodoxe peu pratiquante, il est baptisé à 20 ans. Puis une fois marié, Alexandr commence à se convertir vers le Catholicisme, sa femme étant catholique et baptisée depuis son enfance.
« C’était pour moi devenu une évidence après mon mariage, en avançant avec ma femme » me dit-il. « Je suis aujourd’hui dans l’Eglise et actif, c’est pour moi essentiel à ma vie ». Il ne renie pas ses origines Russes, loin de là, ni Orthodoxes, mais explique que nous sommes avant tout chrétiens et que ce sont des chemins différents.
« Pendant des années les catholiques de Osh allaient à la messe Orthodoxe car ils n’avaient pas la possibilité de se réunir ».
Père de famille, Alexandr vit sa Foi très librement, ouvert aux discussions avec ses amis. Par ses actes quotidien, c’est ainsi qu’il conçoit la vie d’un chrétien dans le monde. Voir le Christ à travers ses actions concrètes, humblement et sans bruits.

Un autre dimanche, le 2nd du Carême, je me rends à la messe en Russe, à 11h. L’assistance y est plus nombreuse et les chants montent avec douceur et force. L’église St Michel est pleine à craquer, les enfants sont plus ou moins sages, et l’atmosphère recueillie. Avant la messe nous avons prié le chemin de croix et le Père Mihelcic m’a réquisitionné pour porter la croix en-dessous des stations. Pas facile de prier lorsque vous ne comprenez pas ce qui est dit mais heureusement que la Foi s’exerce avant tout au plus profond de son cœur. J’y confie les souffrances et difficultés de cette Eglise qui oeuvre au bien commun dans cette Asie centrale immense.
En priant le chemin de croix avant la messe, cela permet de bien marquer le fait que ce soit le Carême, temps de préparation à Pâques. Instants simples mais qui m’ont marqué.
En apprenant mon périple et la raison, les paroissiens me témoignent de l’admiration, ce qui me met mal à l’aise car j’ai véritablement de n’être qu’une goutte d’eau dans l’océan. Mais si cela peut leur donner de l’entrain et que nous priions tous les uns pour les autres c’est une bonne nouvelle. A force d’entendre que ce périple est extra-ordinaire je vais finir par penser qu’il l’est réellement, mais n’étant ni le premier, ni le dernier, ni celui parcourant cette route dans un temps record, je ne suis qu’un maillon d’une chaîne.
J’y rencontre Andreï et Yuri, pilotes pour Air Manas, compagnie locale, et heureux de discuter avec moi de mon périple, eux qui parcourent ces régions depuis les cieux – quel métier merveilleux !

Un samedi soir je me rends à la Cathédrale Orthodoxe de la Sainte Résurrection pour les Vêpres. A mon grand regret, cette dernière est en réfection et l’extérieur ne reflète pas les splendides photos que j’ai pu voir ici et là. L’intérieur est en revanche rénové, grand spacieux, lumineux. La lumière diminuant fait entrer dans une intimité avec le lieux ; renforcé par les psalmodies s’élevant progressivement depuis la tribune. Cette mystérieuse liturgie qui m’est inconnue me fascine. La beauté des ornements, le secret qui l’entoure pour un étranger, ne peut me laisser indifférent. C’est un sentiment de plonger à nouveau dans l’Eglise des premiers siècles qui m’envahie. Alioch – un ami de mon oncle Raoul qui habite Bichkek – rencontré quelques jours auparavant m’avait dit que les vêpres solennelles du samedi soir sont l’office qu’il trouve le plus beau. Et il n’a pas tord. La prière secrète des fidèles, alternant les couplets des psaumes millénaires, sont de toute beauté. Cette piété est belle à voir, tout comme le profond respect envers le prêtre qui préside.
Ajoutez à cela le magnifique retable dans la chapelle attenante, je ne peux qu’en être charmé.
Je retournerai le lendemain pour admirer sous un soleil éclatant cette Cathédrale. Le Baptistère format XXL (2 x 2m, en octogone) est lui dans un batiment à part. On ne rentre pas dans l’église tant que l’on est pas rentré dans l’Eglise.

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