L’Eglise d’Orient et l’Iran

Depuis Hamadan.

L’Iran, combien de fois ce pays m’a fait rêver. Une civilisation quadri-millénaire, qui a façonné cette région du monde. Les Perses comptent parmi ceux qui ont fait progresser la science dans l’Antiquité, développant l’astronomie et les mathématiques. Mais c’est surtout ici que la route de la soie a connu un développement fantastique. Les cités caravanières d’Ispahan, Tabriz, Téhéran, Mashhad, Suse restent marquées par le poids de l’histoire.
Lorsque j’aperçois la frontière Iranienne depuis le Turkménistan, un soulagement me gagne. Fini ce pays inhospitalier, ne souhaitant pas voir d’étrangers, place à la Perse et à son accueil légendaire raconté par de nombreux voyageurs, de Thévenot, Tavernier, Chardin , Pierre Loti jusqu’aux cyclistes contemporains.

L’Iran c’est aussi un pays particulier sur le plan religieux, connu pour cela. La république islamique d’Iran est presque entièrement gouvernée par les mollahs, via un système de conseils où finalement le parlement a peu de pouvoir.
C’est ici que j’ai rencontré pour la première fois depuis le départ les Eglises chrétiennes d’Orient. Ces Eglises tragiquement mises en lumières depuis quelques années avec le conflit Syrien, sont une part méconnue de l’Eglise Catholique. Les Eglises d’Orient, dont certaines utilisent l’Araméen – langue du Christ – pour célébrer, sont en communion parfaite avec Rome. A Téhéran ce sont donc l’administrateur apostolique du Diocèse Latin, Un Dominicain Irlandais curé d’une paroisse catholique à Téhéran, le nonce apostolique, l’évêque des Arméniens Catholiques, un vicaire de l’Eglise Assyro-Chaldéenne ainsi que des Filles de la Charité que j’ai pu rencontrer. Diversité de l’Eglise, de ses visions sur ce pays et les chrétiens.

Il faut savoir que l’Eglise est présente en Perse depuis le 1er siècle de notre ère, et est étroitement liée aux chrétiens d’Irak. Les Assyriens sont les derniers à célébrer en Araméen, la langue du Christ. J’ai donc rencontré le Père Ryan Issa, recteur de la Cathédrale St Joseph, à Téhéran. La quarantaine, ce dynamique prêtre arpente les avenues de Téhéran par divers moyens de transport afin de rencontrer les familles, célébrer la messe dans la Paroisse Ste Marie située à l’ouest de la ville, et s’occuper du patronage pour les enfants. Pas le temps de s’ennuyer avec lui, qui a une vie déjà bien remplie ! Ici les horaires sont précis, chose rare dans cette partie du monde, car la tâche est immense.
Le Père Issa est originaire d’Urmia, ville située au nord-ouest de l’Iran, qu’il a quitté pour le sud de l’Iran à l’âge de 9 ans. Jusqu’à 20 ans avec les autres familles chrétiennes, ils ne recevront la visite d’un prêtre que deux fois l’an. C’est là qu’il a affermis sa Foi et vers 20 ans, trouvé sa vocation. Des études d’anglais à Téhéran, un bachelor of English plus tard, c’est à Rome que Monseigneur Ramzi, évêque, envoie notre séminariste pour se former. 6 années de séminaire plus tard, Ryan Issa est ordonné prêtre en la Cathédrale Saint Joseph de Téhéran. Grande fête car le diocèse de Téhéran ne compte que 2 prêtres, autant que son homologue d’Urmia. Depuis, c’est la vie d’un prêtre dynamique et missionnaire qui l’occupe, toujours prêt à délivrer les sacrements à qui le demande. Ici c’est le prêtre qui se déplace, vieux principe missionnaire visant à développer les communautés qui, en cas de persécutions, durent plus car habituées à prier & se retrouver même sans prêtre.
2 fois par semaine à la paroisse Sainte Marie des activités sont organisées pour les enfants, étudiants et parents. Des moments pour se retrouver, travailler ensemble et prier. C’est entre autres avec cela que la vie communautaire continue à demeurer. Le catéchisme, mais également l’aide aux devoirs, des jeux, les discussions…

« Les chrétiens d’Iran sont Iraniens depuis des siècles ! Il est donc incroyable de voir qu’aujourd’hui nous sommes de plus en plus poussés par les musulmans à émigrer ».
Cela montre bien la difficulté de la situation ici.
Officiellement enregistrés, connus des autorités, les chrétiens n’ont aucunement droit de faire du prosélytisme. Mais cela va plus loin car un Iranien souhaitant se convertir, n’en a pas le droit. C’est défendu par l’Etat et il risque de graves soucis dans le cas où il se convertirait. Jusqu’il y a quelques années il était possible de baptiser les Iraniens, mais depuis les temps ont changé, c’est défendu. Le simple fait pour un Iranien de rentrer ne serait-ce que pour visiter l’église, est défendu. La conversion de l’Islam vers le catholicisme est impossible pour les responsables du régime.
Cependant certains Iraniens, ayant pu être baptisés avant ces changements, ont la possibilité de participer à la Messe. Cependant c’est délicat puisque cela ne peut être que pour les grandes fêtes, mais ils sont chrétiens au même titre que les autres. Difficile d’expliquer alors que ces personnes ayant soif de Jésus ne peuvent venir aussi souvent qu’ils le souhaiteraient à la Messe. Pour remédier à cela, il a créé le site irancatholic.com ; permettant de donner de nombreuses informations sur le christianisme aux iraniens.

Il y a cependant des raisons d’espérer, tout n’est pas si noir ! « Je fais ce que je veux dans mon église » me dit le Père Issa. Dans les murs, il est chez lui, et personne ne lui impose quoi que ce soit. Tant que cela ne se voit pas, c’est bon. Finalement une constante dans ce pays, ce qui se passe en public est fortement réglementé, mais en privé c’est une toute autre chose.

Revenons sur l’Eglise d’Orient et plus particulièrement sur celle Assyro-Chaldéenne. Cette dernière est en pleine communion avec Rome, tout comme les autres Eglises d’Orient (Coptes, Syro-malabars, Apostolique Arménienne, Melkites, Maronites). Le lien avec Rome se fait via une congrégation où les représentants des Eglises siègent, et représentent auprès du Saint-Siège les Eglises d’Orient et d’Afrique du nord.
Cette congrégation a autorité sur l’ensemble des Eglises, et l’on retrouve ici la grande tradition orthodoxe de collégialité. C’est le représentant du Pape.
Le grand défi des Eglises d’Orient est de conserver les chrétiens sur leurs terres en ces périodes difficiles. En 1985 il y avait 1,5 millions de chrétiens en Irak. Aujourd’hui seulement 300 000 y sont encore. Beaucoup ont émigré pour fuir les persécutions. Le Père Issa parle « d’épidémie migratoire » car cela affaibli de plus en plus la communauté et donne raison à ceux qui ne souhaitent que cela.
Les Chaldéens sont présents dans le monde entier, avec 8 diocèses en Irak, 2 aux USA, 1 au Canada, 1 en Australie, 1 en Syrie, 1 au Liban, 1 à Constantinople et 2 en Iran. Le Patriarche siège à Bagdad, et le séminaire est localisé à Erbil, au Kurdistan Irakien. 19 séminaristes y étudient, dont 2 iraniens.
Aujourd’hui, environ 450 familles Chaldéennes vivent dans le diocèse de Téhéran, 7 à 8 à Hamadan, et une dizaine à Ispahan. Le nombre est faible, mais tous sont profondément attachés à leur terre. A Hamadan il y a notamment la tombe d’Esther, qui sauva les juifs d’un massacre inexorable. C’est aujourd’hui la synagogue, et une petite communauté Juive persiste, une quinzaine de personnes. Présence juive en Iran cela paraît incongru et pourtant ! Depuis 25000 ans cela n’a jamais cessé.

Mardi 23 mai, fin d’après-midi, je rejoins le Père Ryan Issa à la Cathédrale. Direction l’Eglise Sainte Marie pour y célébrer la Messe en rite Chaldéen. Le trajet n’est pas aisé ! Métro, puis taxi, un bus, puis un second taxi nous permettent après une bonne heure d’arriver à la paroisse. Introuvable pour moi seul, puisque l’église est en sous-sol. C’est également un couvent où vivent des sœurs Italiennes, de la congrégation du Saint Esprit. La Chapelle est simple, un sol de marbre gris aux traits irréguliers l’habille, des sièges en bois foncé tout autour du périmètre. Un chapelet prié en Araméen avant la Messe nous fait monter vers le Christ. Puis les chants qui s’élèvent, portant notre prière, m’émeuvent. Première fois de ma vie que je participe à une liturgie orientale, et c’est en plein Cœur de Téhéran que cela m’arrive, avec des frères chrétiens à la Foi solidement enracinée. Un choc et une douceur que cette langue pour célébrer. Le soin apporté à la liturgie me marque. Lentement, majestueusement, le Père encense, bénit, avant de faire silence. Ce dernier si cher au Cardinal Sarah, paraît comme une évidence ici.
Les rites latins et chaldéens sont très proches, mis à part la langue je suis familier avec presque tout, et ne suis pas perdu. La Consécration apparaît comme un temps suspendu, dans la langue du Christ le Père Issa prononce les mêmes paroles qu’Il dit à ses disciples. Une intimité avec Le Seigneur difficile à exprimer. Je suis porté par la prière des autres fidèles, une proximité immédiate avec Lui.
La rareté des messes auxquelles je peux assister me fait encore plus prendre conscience de la chance que nous avons en France et encore plus à Paris. « La Messe n’est pas obligatoire, elle est nécessaire » disait le Père de Monteynard. Oui je ne peux qu’acquiescer à cela !
La Foi de ces chrétiens est impressionnante. Pas de peur sur leurs visages, ils savent que Dieu est à leurs côtés à chaque instant. Vu d’un Occidental, ils semblent pourtant bien seuls. « Cela pourrait être bien pire » me dit l’un d’entre eux.
La Messe est pour eux une respiration indispensable dans des semaines bien chargées, certains venant de l’autre bout de Téhéran pour y assister.
Je quitte l’Eglise heureux, le Cœur léger, rempli de joie d’avoir pu prier avec ces Eglises d’Orient et partagé quelques instants avec eux.
Leurs « merci pour ton projet » reçus de la part de plusieurs d’entre eux sont bizarre. Cela me semble être une goutte d’eau comparé à ce qu’ils vivent, mais si cela peut les aider, ne nous arrêtons pas ! Pour sûr, ils vont me donner la force de continuer dans les difficultés du chemin. En Avant, In Nomine Domini !

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