Fêter Pâques en Ouzbékistan

Depuis Mashhad

Tashkent, Samarcande, Fergana, Bukhara, Khiva… Ces noms qui sentent bon la route de la Soie, les épices, les bazars, le commerce… C’est également un lieu d’échange que ces routes forment, autrefois à dos de chameaux, désormais grâce aux camions marquées avec des inscriptions souvent européennes, le recyclage d’engins trop vieux pour notre vieille Europe mais encore en pleine forme pour l’Asie centrale fonctionne à plein régime !

L’Ouzbékistan n’est pas un pays qui m’a enchanté par la beauté de ses paysages mis à part entre Bukhara et Khiva. Une route simplement est en état correct, avec pour conséquence une urbanisation galopante sur ses bords. De plus, la platitude absolue de la route la rendait ennuyeuse au possible ! Une bosse de 200m de dénivelé pour toute montagne, ça reste acceptable. Ça n’est pas ici que j’ai fait chauffer le dérailleur. Sur les flancs, des champs, des champs, et des champs. Et tous les 5 à 10km ; un village ou plutôt un Kolkhoze. Cela vous rappelle vos cours d’histoire de lycée, non ? Ces fermes soviétiques coopératives, où tout se fait en commun ? Vous pensiez que cela n’existait que dans les livres ? Eh bien non, il en subsiste encore des traces en Asie centrale ! Évidemment cela s’est arrangé, chacun récupérant un peu d’autonomie, mais les maisons restent strictement identiques et côte-à-côte. Des rangées de bâtisses, en rang d’oignons, sans aucune fantaisie.

Les habitants sont, en revanche, follement accueillants et à la hauteur des merveilles de ce pays. Toujours accueilli le soir dans des familles lorsque je n’étais pas obligé de dormir à l’hôtel (URSS oblige, l’Etat ne vous laisse théoriquement pas dormir n’importe où et veut savoir où vous dormez). Et puis les chauffeurs de poids lourds, de camionnettes, de voitures, de charrues qui ont tous un signe pour vous cela fait toujours du bien ! Le souci c’est que l’on ne fait plus la différence entre le coup de klaxon vous saluant et celui vous demandant d’aller rouler dans l’herbe car le camion ne veut pas trop bouger de sa trajectoire. Qu’importe, les rencontres y ont été superbes !
Un soir, avant d’arriver à Samarcande, j’avais à Cœur de dormir sous ma tente après beaucoup de nuits chez l’habitant, retrouver un peu d’intimité, d’être seul. Je suis seul toute la journée sur mon vélo, mais ça n’est pas pareil le soir. Profiter du temps, du coucher de soleil, cuisiner un repas gastronomique… Trouvant un endroit non cultivé un peu à l’écart, j’ai dû refuser à plusieurs reprises l’invitation du propriétaire qui souhaitait absolument que je dorme chez lui, son champs n’étant pas assez bien pour l’invité que j’étais !
Cette hospitalité légendaire existe toujours, et je suis heureux de pouvoir l’expérimenter. Parfois même gêné devant tout ce que déploient ces hôtes d’un soir, pour le simple voyageur que je suis qui souhaiterait simplement planter sa tente. La porte est toujours ouverte pour le visiteur, et les locaux heureux de rendre service à un étranger qu’ils ne reverront jamais. L’Orient a cette magie des rencontres, où en arrivant quelque part les gens vous traitent comme s’ils vous attendaient bien que vous arriviez à l’improviste.

Ce sont les rencontres avec les communautés chrétiennes locales qui m’auront le plus marqué. Tout d’abord à Tashkent, et le Père Thomas, Coréen, m’accueillant avec un grand sourire et un dynamisme revigorant. On parle souvent de l’Eglise de Corée, la voici qui envoie même des missionnaires en Asie centrale au service de populations Russophones. L’évangélisation n’est pas seulement de la vieille Europe vers les autres contrés de ce monde. Puis à Samarcande, le Père Pierre, Polonais, parlant quelques mots de Français, avec qui j’ai pu prier l’Office des lectures le matin du Vendredi Saint, lui en Russe et moi en Français, dans cette église Saint Jean-Baptiste. Il m’a offert l’hospitalité dans son presbytère, avec empressement lorsque je lui ai, gêné, demandé. Jamais je n’oublierai ses yeux brillants, son regard franc et droit en nous quittant. Il est presque certain que nous ne nous reverrons pas, mais qui sait, et son « à bientôt » était si sincère, plein d’espérance.
Et puis le Père Alexandre, à Bukhara. Franciscain Polonais également, c’est en anglais que nous conversons. J’ai eu la chance de pouvoir assister à la Messe avec lui le 2nd jour de mon séjour à Bukhara, presque par hasard, puisqu’il n’y avait ce jour pas de messe « prévue ». Célébration de l’Eucharistie priante, et dans Un Cœur à Cœur avec le Christ, Sa présence bien réelle que l’on ressent dans ces moments. Indescriptible mais qui m’a encore une fois montré l’indispensable besoin que nous avons de Le rencontrer dans ce sacrement.
Les communautés chrétiennes sont faibles numériquement ici. 45 fidèles à Bukhara, une trentaine à Samarcande, 3 à 400 à Tashkent, une cinquantaine à Fergana pour les Catholiques. Le triple tout au plus chez les Orthodoxes, également uniquement dans ces endroits. Il y a aussi à Samarcande une église Arménienne, fidèle à Rome, mais où je n’ai pu rencontrer personne malheureusement. Une incompréhension avec un horaire donné, puis la nécessité d’avancer ne m’a pas permis d’échanger avec eux. Je compte bien rattraper cela en Iran.
La pastorale pourtant est bien vive et les fidèles fiers de leur Foi dans un pays à majorité musulmane.

Pâques fût pour moi le moment fort de ce mois passé en Ouzbékistan. Tout d’abord un dimanche des Rameaux où j’ai retrouvé un ancien volontaire MEP en Thaïlande, sur la même mission que la mienne, auprès des Karens des villages de Mae woei, Ponoyapou, Poblaki, Mae woei ta… François avait été mon illustre prédécesseur sur ces terres qui me sont chères, et nous voici réunis à Samarcande pour fêter les Rameaux… Heureuse providence !

Un Triduum pascal partagé entre Samarcande et Tashkent. Le soin particulier accordé aux offices, les chants magnifiques, et l’attention portée aux différentes communautés lors de la vigile pascale était splendide. En effet, à Tashkent les catholiques sont d’origine Russe, Polonaise, Coréenne, et anglophones. Nous avons donc eu 4 homélies, une dans chaque langue, afin que chacun puisse comprendre dans sa langue. De même que la prière universelle, un beau moment d’unité !
Le Vendredi Saint fût particulièrement solennel, avec un dépouillement total, une tristesse dans la liturgie et les crécelles résonnant pour annoncer la mort de Notre Sauveur.

Le Samedi soir, il en était tout autre. Le feu pascal allumé sur le parvis éclairait les visages des fidèles rassemblés sur cet espace trop petit pour contenir tout le monde, que certains débordaient dans les escaliers adjacents.
Dans la cathédrale du Sacré-Cœur de Jésus, nous avançâmes dans le noir, éclairé seulement par la lumière des cierges, au son d’une litanie chantée en russe. Monseigneur Maculewicz portant avec vigueur le cierge pascal allumé au feu éponyme. Puis lentement, dans un mouvement gracieux, les flammes illuminèrent la cathédrale où il fit bientôt presque aussi clair qu’en plein jour. Les lectures s’enchaînent jusqu’au Gloria où résonnent les cloches, carillons et gongs, le Christ est vivant, Alleluia ! Le voile qui occultait le Christ en croix est détaché, redonnant à la Cathédrale toute sa splendeur. Belle référence au voile du temple qui, le vendredi, s’est déchiré lorsque le Christ expia.
A la fin de la Vigile, qui dura tout de même 3 heures, nous partîmes en procession devant la Cathédrale, chantant de la même façon qu’à Lourdes, à la suite du Saint Sacrément. Les cloches sonnent à toute volées, répondant à celles de la Cathédrale Orthodoxe de la Dormition distante de quelques centaines de mètres. Car oui cette année les Catholiques et Orthodoxes fêtent Pâques à la même date ! Grande joie dans les cœurs, et pour l’unité des Chrétiens.

L’autre moment marquant de la découverte de l’Ouzbékistan fût la visite de mon ami Guillaume, venu me retrouver pour arpenter les ruelles étroites de Bukhara, Khiva, les avenues modernes de Samarcande ou encore les boulevards tous soviétiques de Tashkent. Heureux de retrouver une tête connue, et de partager après la Vigile Pascale, une bonne bouteille de vin bien Français et un camembert tout aussi national !
C’est avec lui que je me suis plongé dans l’histoire millénaire de l’Ouzbékistan, autrefois appelé Turkestan, maintes fois conquis par Alexandre le Grand, les Perses, Gengis Khan, les Russes ou Tamerlan (appelé aussi Timur le boiteux) et bien d’autres. Le tout sous le regard de Clavijo, ambassadeur de la cour d’Espagne auprès de Tamerlan dont on se demande encore bien ce qu’il faisait de ses journées… Farniente et tapas peut-être ?
Les visites de mauselés, mosquées, nécropoles, médersas, forteresses dans le désert du Korezm, ce sont les villes qui sont intéressantes ici en Ouzbékistan. Le vert des coupoles (appelées aussi « presse-agrumes ») tendant vers le bleu, les mosaïques ou encore les porches décorés donnent tout leur charme à ces endroits chargés d’histoire.
Les restaurations récentes effectuées sous la période soviétique permettent de se rendre compte avec une fidélité correcte, de ce à quoi pouvaient ressembler ces joyaux construits il y a 500 ans.

La route est toujours belle, et la moitié du chemin est désormais accompli.
En avant, in nomine Domini !

Une réaction au sujet de « Fêter Pâques en Ouzbékistan »

  1. Guillaume Réponse

    Très bon point d’avoir mentionné Clavijo personnage méconnu mais d’une grande importance du moins à son époque et dans un cercle très restreint.

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