Entretien avec Monseigneur José Luis Mumbiela Sierra, Évêque du diocèse de la Sainte Trinité d’Almaty

A Almaty

Bonjour Monseigneur, vous êtes Evêque d’Almaty depuis 2007, et présent au Kazakhstan depuis 1998 comme missionnaire. Tout d’abord curé à Shymkent pendant 5 ans puis recteur du séminaire de Karaganda, vous avez été nommé le 5 mars 2011 évêque d’Almaty pour remplacer Mgr Henry Howanca – OFM.
Espagnol originaire de Monzon, quelle est la vie d’un diocèse dans un pays d’Asie centrale, durablement marqué par le communisme et les influences de Tamerlan et Gengis Khan ?

Tout d’abord il faut savoir que le Kazakhstan est un pays qui a été évangélisé depuis près de 2000 ans ! En effet, au 3° siècle, des chrétiens venus de Syrie – les Nestoriens – ont commencé à évangéliser l’Asie centrale jusqu’à la Chine. Traversant l’Arménie, l’Iran, ils arriveront jusqu’en Chine en traversant le Turkestan.
Les historiens s’accordent sur l’établissement de deux patriarcats sous le règne de l’Empereur de Chine Tai Tsung, de la dynastie Tang, en 635. Cependant il faudra attendre le XIII° siècle pour que la christianisation de l’Asie centrale prenne toute ampleur. Les Franciscains et Dominicains arrivèrent par la route de la Soie pour fonder des monastères dans ces contrés immenses.
La présence chrétienne est donc aussi ancienne qu’en Europe, et bien que les relations diplomatiques avec le Saint Siège aient été établies avec le Grand Khan, la suite n’a pas donné autant de fruits. Ces liens ont néanmoins permis la conversion de nombreux khans, rois et nobles de haut rang. Le Prince Tartare Satar, fils du Khan Batia, devint Chrétien vers 1254.
L’érection de la province franciscaine de Terre Sainte en 1217 fût un élément central dans l’envoi de missionnaires ici. Gengis Khan était très ouvert sur le plan de la liberté religieuse et a permis une expansion des Chrétiens sous son règne.
Le Pape Nicolas III donna un évêque à notre jeune Eglise, en la personne du Franciscain Gérard de Prato en 1278. Cela permis de structurer l’Eglise locale avec un diocèse.
La conquête progressive de l’Islam empêcha la christianisation complète de l’Asie centrale et les monarques chrétiens furent détrônés au profit des dynasties islamiques.
En 1342 le travail des Franciscains cessa brusquement lorsque le Khan Ali détruisit le monastère de la ville d’Almalik et mis à mort l’évêque Richard de Bourgogne ainsi que 6 moines pour refus d’apostasier. Tamerlan signe la fin de l’expansion du Christianisme ici jusqu’au XIX° Siècle et l’Empire Russe.
S’ensuivit une longue période sans évêque pour ces régions, jusqu’à 1997 et l’érection du diocèse de la Sainte Trinité d’Almaty dont je suis en charge. Renaissance de l’Eglise six siècles après, sur le sang des martyres.

C’est donc en fait une Eglise ancienne mais renouvelée que nous avons ici.
Quelle est donc la situation actuelle des catholiques à Almaty et au Kazakhstan plus généralement ?

Le Kazakhstan a été marqué par la période soviétique en le sens où de nombreux déportés au goulags y ont été envoyés. Surtout des Allemands et Polonais vivant près de la Volga, Catholiques pour la majorité. Ainsi nous avons vu dans les années 20 et 30 un afflux de Catholiques grâce aux communistes. En cela Staline a été le plus grand missionnaire pour le Kazakhstan ! En 1905 une première église est créée à Almaty, appelée à l’époque Vierni, mais comme nous l’évoquions ça n’est qu’en 1997 que le diocèse sera créé. Les Franciscains reviendront eux dès 1991, immédiatement après l’indépendance, pour refonder le monastère d’Almaty.
Le Vatican a établi des relations diplomatiques avec le Kazakhstan rapidement après son indépendance intervenue en 1991. Dès 1994 un nonce était présent à Almaty.
Les catholiques représentent 1,5 à 2% de la population, en constante augmentation depuis l’indépendance. Ici, vous pouvez confesser votre Foi librement, changer de religion également, ainsi que construire des églises. Il y a une réelle liberté religieuse, qui permet un travail d’apostolat en des conditions favorables.
La tâche est immense car durant la période communisme des prêtres déportés ont exercé leur ministère d’une façon cachée, baptisant et évangélisant des villages dans le secret. Nous n’avons donc pas d’archives précises de tout cela et avons régulièrement la surprise d’apprendre que telle ou telle famille est catholique lorsque des prêtres visitent les faubourgs d’Almaty.
Mgr Alexandre Chira (+ 1983), Evêque de Moukhatchevo des Gréco-Catholiques en Ukraine et déporté à Karaganda organisa rapidement un véritable diocèse clandestin sur l’ensemble du territoire des républiques soviétiques d’Asie centrale : Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Tadjikistan.

C’est grâce à son action discrète et la bienveillance de certains responsables communistes que des églises purent être construites à la fin des années 60, dont celle de Karaganda.
Aujourd’hui nous y avons une Cathédrale et un séminaire où 18 séminaristes étudient. 2 prêtres ont été ordonnés l’année dernière.
Sans cette Eglise souterraine, fidèle à leur Foi malgré les difficultés immenses, nous n’en serions certainement pas là aujourd’hui.

Il y a donc une réelle liberté ici, qui n’est pas théorique, comment peut-on l’expliquer ?

Nous sommes ici dans un pays soviétique. Les musulmans Sunnites représentent 70% de la population mais la pratique religieuse est très faible. Les mœurs sont ici presque équivalents à ce que vous pouvez trouver en Occident.
Les 20% d’Orthodoxes sont une minorité qui a du poids et le gouvernement Kazakh souhaite surtout que l’intégralité de la population puisse vivre en paix selon ses croyances. L’Etat est laïc et contrôle simplement pour la sécurité. C’est une vision Russe et Orthodoxe de la liberté, qui vise à ce que chacun voit personnellement son chemin. Les élites sont ici d’origine Russe et donc plus sensibles à la Foi Catholique que dans les pays voisins. La volonté d’ouverture au monde aide également.

Parlons de votre diocèse et de la vie de l’Eglise ici. Comment s’articule-t-elle concrètement ?

Le diocèse de la Sainte Trinité d’Almaty est composé de 10 paroisses, pour 18 prêtres et environ 40 000 fidèles. 6 millions d’habitants mais un territoire qui est similaire à celui de la France.
Nous sommes en train de créer une nouvelle paroisse à 250 km au nord, à Kizilorzia. Les procédures administratives sont en cours et la construction de l’église devrait débuter prochainement.
La Cathédrale d’Almaty est également une paroisse et propose des activités pour les différents âges. Ecole biblique le dimanche soir pour les adultes et jeunes, catéchisme et préparation aux sacrements, ainsi qu’un oratorio sur le modèle de St Don Bosco.
Nous accueillons ainsi des enfants pour des journées d’activités, qui ne sont pas nécessairement chrétiens, et c’est par l’exemple de nos attitudes que nous montrons au monde ce que cela comporte d’être catholique.

Caritas est également présente, et oeuvre auprès des plus pauvres pour les aider et soulager dans leur quotidien. Visites aux prisonniers, aide quotidienne aux personnes âgées, réparer & bricoler pour des personnes n’ayant pas les moyens de faire venir un professionnel, maison d’accueil pour tous afin de trouver un espace convivial et de jeux, aide scolaire aux enfants.

Plusieurs communautés religieuses sont présentes :
– Les Sœurs de la Charité, fondée par Mère Teresa à Calcutta
– Les Franciscains, branche masculine et féminine
– L’Institut du Verbe Incarné
– Les Sœurs de St Paul de Chartres (à Talas)
– Les Sœurs de l’Immaculée Conception (Kapchirai), venant de Pologne.
– Les Sœurs de Notre-Dame du Perpétuel Secour (Talikorava), venant de Corée – créé en Corée du Nord initialement.

Les jeunes se retrouvent majoritairement sous la prélature de l’Opus Dei, qui est présente à Almaty avec un foyer accueillant 17 jeunes hommes – étudiants ou jeunes pros – et proposant des cycles de formation, conférences et retraites.

Nous nous efforçons de mettre l’accent sur le fait de vivre comme des chrétiens dans notre vie quotidienne. Ne brandissons pas des étendards à tout va, mais vivons en chrétiens et le message d’Amour du Christ transparaîtra.
Le signe des chrétiens n’est pas la croix, c’est l’Amour.
Les visiteurs ainsi que mes collaborateurs au début, étaient surpris de ne pas voir de croix ni à l’extérieur ni à l’intérieur de la chapelle de l’évêché. Le signe de notre appartenance au Christ ce sont nos actes dans notre vie quotidienne. Chaque jour incarner l’Amour du prochain au travail, à la maison, avec nos amis.

Vous avez donc une vitalité impressionnante pour cette Eglise ancienne mais nouvelle, comment l’expliquez-vous ?

A la chute du Communisme, les gens se sont rendus compte du vide dans lequel ils étaient et beaucoup se sont tournés vers les Eglises chrétiennes pour le combler.
En voyant des chrétiens heureux dans leur vie quotidienne, les questions viennent et le cheminement personnel se poursuit grâce à l’Esprit Saint. C’est la fidélité à notre vocation qui touche les gens ici.
De plus, la Foi est ancrée profondément dans chaque fidèle, majoritairement d’origine Russe, et est vécue au quotidien. Cela attire et cette exemplarité fait changer les gens.

Un travail personnel de simplicité de vie en somme ?

Oui, et nous retrouvons ici deux influences majeures : Celle des Franciscains qui vivent dans la pauvreté totale, et celle de l’Opus Dei qui sanctifie le travail et les actions de la vie quotidienne.
Pour cela nous devons former nos fidèles, leur enseigner la Bible et leur faire découvrir toute la beauté de ce texte. Il est impossible de trouver des Bibles ici car le marché n’est pas suffisant pour éditer en Kazakh. Du coup nous travaillons avec des exemplaires Russes, langue parlée largement dans le pays.

Et les prêtres du diocèse, comment vivent-ils leur ministère ?

Très bien ! Leur vie est composée de beaucoup de trajets, car il n’est pas rare ici de faire 200km pour rejoindre une chapelle, tant les distances sont gigantesques.
Vivant principalement seuls, les prêtres apprécient de pouvoir se retrouver de temps en temps et prier, travailler, se reposer ensemble.
C’est en ce sens que nous rénovons une maison à leur intention à l’extérieur d’Almaty. Ils pourront s’y ressourcer, mais c’est également pour nous une possibilité d’organiser des réunions avec les catéchistes, des retraites ou journées de formation.
Avez-vous un message à donner aux chrétiens d’Europe ?

Oui, celui de toujours voir dans votre vie quotidienne, que c’est le Christ que vous servez. Chaque action doit être un moyen de le sanctifier et de Lui rendre gloire.
Et n’oubliez jamais qu’il ne nous abandonne jamais, même si parfois le temps est long avant de voir à nouveau sa présence. Soyons des serviteurs à chaque moment de nos journées, sans nous économiser. Si vous faites la plus petite action par Amour, vous serez récompensé au centuple. Et par l’Amour de votre prochain vous pourrez renverser des montagnes.

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