Le bivouac, l’âme de la route

Une journée harassante, entamée dans les brumes de l’aube avec un soleil qui peine à poindre et qui donnera tant par la suite que l’on regrettera qu’il soit aussi virulent. Les jambes tournent, machinalement, par habitude. Les kilomètres défilent, les paysages me saluant de leur haute majesté tout le long du jour.
La route est par instants facile, lisse et plate, ou parfois chaotique et escarpée. C’est ce qui en fait sa beauté. Toujours différente, pourtant ce sont les mêmes mouvements chaque jour. Ce long ruban asphalté qui serpente à travers l’arrière-pays me conduit vers cette vieille Europe, retour aux sources. Recelant de mystères qu’il faut découvrir lentement à son rythme, elle me happe et m’entraine surtout là où elle se révèle redoutable. Duel de chaque instant où l’homme qui lui a donné forme se confronte à elle. Il s’agit de la dompter, de continuer à avancer surtout lorsqu’elle modifie les règles du jeu en cours de partie, effaçant l’asphalte au profit de cailloux et terre battue.
La route est merveilleuse lorsque l’on est seul face à elle, tel l’alpiniste gravissant une face nord en solo. Oui il existe encore des étendues sur cette terre où l’on peut avec quelques kilos de ferraille, batailler contre la nature. Pour rien, enfin si : le panache.
A l’heure de l’automobile et de l’avion, quelle absurdité d’enfourcher un vélo propulsé par la seule énergie de ses jambes pour rejoindre une ville. Pour le panache, la volonté de se mesurer face à l’immensité du monde. L’inutilité à son paroxysme. C’est important, c’est nécessaire justement car il n’y a pas d’intérêt. Retour aux racines, à l’Homme qui n’a cessé de vouloir s’apercevoir des merveilles de la Création et de son immensité.

La route est souvent difficile, longue, mais le bonheur suprême en arrivant au sommet d’un col venté après une longue ascension est unique. Avec simplement de la volonté il est possible de parvenir là où l’on souhaite. Et le voyageur, beau joueur de saluer son adversaire vaincu. L’impossible n’est jamais que temporaire. Maintenant oui, mais demain, dans une semaine, un an, un siècle ? Le vieux rêve de marcher sur la lune n’en est plus un, c’est un souvenir. Plonger à des profondeurs abyssales ? Idem. Parfois c’est au voyageur de s’avouer vaincu, temporairement. Puis il se relance dans un suprême effort, domptant celle se dressant face à lui.Les rêves deviennent des souvenirs si l’on s’y engage pleinement, corps et esprit. La route invite au dépassement et à poursuivre toujours et encore.

Prendre la route c’est s’abandonner, ne pas savoir de quoi demain sera fait, se remettre à l’autre, celui que l’on croisera au détour d’une piste Tibétaine, un sentier Iranien.
Prendre la route c’est aussi cette liberté de se laisser guider par les rencontres.
Prendre la route c’est expérimenter la joie d’écouter son corps, ses émotions, flirter avec la limite puis la repousser encore et toujours.
Prendre la route c’est entrer dans le mystère du mouvement perpétuel, vaincre les vents, le givre, le soleil brûlant, la poussière qui brûle la gorge et dessèche la bouche ; avancer coûte que coûte.
Ce qui est important n’est pas le nombre de kilomètres parcourus, mais ceux qui restent devant soi. C’est ce que l’on est capable de réaliser après une dure journée, repousser ses limites, son confort. Tout donner, ou ne rien donner. Pas de place pour les timorés, les prudents sur la route qui est un éternel recommencement et nous oblige à une simplicité bienveillante à la fois pour l’âme et pour le corps. Au diable la raison, cap ouest, pleins gaz, voici comment il faut vivre la route ! Ne regrettons rien, surtout pas de ne pas s’être engagé dans la totalité de sa personne. Les solutions s’imposent toujours lorsque nécessité fait foi, nous faisant rire devant la tragédie des obstacles imprévus rencontrés.

Et le soir venu, chercher un endroit où bivouaquer. Tendre une toile de tente, ramasser quelques brindilles et allumer dans l’humidité qui tombe un feu. Privilège immense du bivouac. Viens au coin du feu mon ami, t’y réchauffer près de cette flamme qui danse sous nos yeux. Dans le silence de la nuit le feu qui crépite répond au hululement de la chouette et autres mille bruits de la nature.

Le bivouac est un luxe, que rien n’égalera jamais. Dormir sous la voute céleste est le fait de privilégiés, à l’heure où chacun cherche à sécuriser son chez-soi. Une vie de vagabond, campant chaque soir et décampant dès les premières lueurs de l’aube.
Le bivouac constitue le retour à ses racines, la rusticité fait ressortir le caractère de chacun – encore plus lorsque vous êtes seul.
Le bivouac seul, une thérapie à appliquer à tous ceux souffrant de l’ennui ou de sur-activité. Un seul remède pour deux symptômes que tout oppose.
Le bivouac est envoûtant par le mystère qui s’y dégage. Souvent semblables, il n’en existe pas deux identiques. Tous sont uniques et leur durée toujours éphémère est une invitation à les savourer.

Le bivouac au fond des bois est une étape dans ce grand combat contre la route, une aparté qui prendra fin avec l’aube. On ne met jamais bien longtemps le pied à terre, le bivouac incite à poursuivre sa route. Simplicité et humilité devant la nature, si grande.
Il nous ressource et grâce à lui nous ne nous usons pas, repartant toujours de l’avant.
Le bivouac est l’âme de la route.

4 réactions au sujet de « Le bivouac, l’âme de la route »

  1. de Besombes Réponse

    Que de souvenirs tu auras à partager ……(ou pas !) ! Bravo Paul, pour cette ténacité qui ne t’aura pas lâché ! J’attends l’invitation à ta première conférence. Bon courage pour la fin…. Fabienne

  2. Isabelle C. Réponse

    Magnifique ! Merci, Paul, de nous faire goûter par la lecture un petit peu de ta très belle aventure !

  3. Jp Réponse

    Bien ecrit l’ami…A te revoir pour un second Tour …pas facile de s arrêter… De retomber dans la monotonie du quotidien …On t attends donc pour le 2 eme tour.J-P

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